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21/12/2009

Le préfet et la corrida

Claude Baland est préfet de l'Hérault et du Languedoc-Roussillon depuis janvier 2009. Il a accordé cet entretien exceptionnel et exclusif à Midi Libre et à votre serviteur, dans le cadre d'une série d'interviews où des personnalités acceptent de nous (vous) faire pénétrer dans leur jardin secret. Un entretien publié ce lundi dans l'édition de Montpellier de Midi Libre et que nous reproduisons ici. A lire attentuvement tant ce type d'intervention est rare. 


Vous êtes passionné de tauromachie. D'où vous vient cet engouement ?
Je viens d'une région sans tradition tauromachique. Je suis né dans le Berry, donc vous voyez... Ça remonte à la période où j'étais préfet du Gers et où je me suis rendu aux corridas de la Pentecôte, à Vic-Fezensac. La première fois, on m'a guidé dans la tribune d'honneur, on m'a installé à côté d'une dame que l'on m'a conseillé d'importuner le moins possible. Elle m'a salué d'une manière distante et, après un long silence, elle m'a dit : « Jeune homme, j'imagine que vous n'y connaissez rien alors ne me posez aucune question. Je vous apprendrai quand je le jugerai bon. » C'était M me Baylet (ex-patronne de La Dépêche du Midi, dont le fils Jean-Michel Baylet est aujourd'hui le PDG, ndlr).  Elle fut la première à commencer à m'initier.

Cette corrida à Vic fut la première pour vous ?
Non, j'en avais déjà vu une, à Madrid, j'avais 19 ans. Mais je l'avais vue en touriste. Je n'étais pas rentré dedans, c'était resté assez superficiel.

Comment s'est opéré le déclic ?
Disons que, très vite, je me suis passionné pour ce drame. Après, j'ai écouté beaucoup de spécialistes, sans poser de questions parce que je ne voulais pas révéler mon ignorance. Mais plus je m'y intéressais, plus je parvenais à décrypter tous ces codes et plus ça me passionnait. Ça m'a complètement imprégné.

Et vous voilà nommé dans une région taurine. Vous allez voir beaucoup de corridas ?
J'aimerais en voir plus. Mais, l'an dernier, j'ai vécu des moments extraordinaires à Nîmes. Je n'ai pas pu aller à Arles mais j'étais à Béziers, à Palavas, à Mauguio.

Qu'est-ce qui vous transporte aux arènes ?
Je suis un amateur passionné, ni un torista (aficionados essentiellement intéressés par le toro et son combat, ndlr) ni un torerista (qui suit avant tout le torero, ndlr). Je viens là pour vivre un moment de communion autour de ce drame esthétique. Et une demi-heure avant de me rendre aux arènes, je suis déjà exalté. J'aime ces rituels. C'est vraiment étonnant, toute cette codification accumulée depuis deux siècles.

Qu'est-ce qui vous impressionne ?
Ce vieux combat perpétué de l'homme et du toro, déjà, impressionne. Et puis, il y a cette ambiance, peut-être très hispanique, où on cherche la mort, on la frôle, on essaie de l'appréhender. Je rêve de voir une corrida entière dans le callejon , au plus près. J'y suis allé une fois, j'ai vu le toro, cette masse... Mais comment peut-on dire que ce combat-là est inégal ? C'est d'une dangerosité extrême. Il faut être d'une ambition folle pour faire ça. Ou animé d'une telle envie de revanche sociale, je ne sais pas... C'est bouleversant.
Des gens qui ont vu José Tomas, à Nîmes, cette année, m'ont dit qu'ils avaient pleuré. Je comprends, ça m'arrive lors de certaines séquences. Une corrida peut me mettre les larmes aux yeux.

C'est une émotion incomparable pour vous ?
L'opéra peut m'émouvoir aux larmes aussi. La corrida, l'opéra et la viticulture sont mes grandes passions. Le vin, d'ailleurs, peut également faire monter les larmes. Sans parler d'ivresse, bien sûr !

L'opéra, comme la corrida, est très codifié. On y juge aussi l'interprétation de l'artiste par rapport à un répertoire immuable, un verdict populaire tombe à la fin...
C'est vrai. Quand on voit toréer Castella ou Tomas, de façon tellement esthétique, immobile, avec cette élégance, cette sobriété, ça peut transporter comme quand Norma chante Casta diva, oui.

Dans votre entourage proche, cette passion gêne-t-elle ?
Ma femme aime aussi. Après, dans le contexte berrichon-nivernais dont je suis issu, imaginez... Mais je crois qu'avec les gens qui n'aiment pas, on ne peut pas se convaincre. Moi, les gens qui m'accusent de cruauté... Quand je vois ces chaînes d'abattage où les bestiaux vont à une mort robotisée. Le toro est autrement valorisé, respecté dans l'arène. Enfin, c'est très personnel ce genre de réflexion, ça relève tellement de sa propre interprétation, des émotions que l'on peut rechercher dans sa vie.
La corrida est-elle en danger ?
On peut penser qu'il y a une pression inconsciente de la société. On va tellement dans le sens de la précaution, pas de sang, pas de danger. Et puis, une interdiction pourrait être prononcée en Catalogne. Mais là-bas, n'est-ce pas une façon comme une autre de se démarquer de la Castille, de l'Andalousie, d'une Espagne plus traditionnelle ? Alors que la Catalogne voudrait montrer l'image d'une Espagne plus évoluée ? Si, un jour, la corrida venait à être interdite, en tant que préfet, j'appliquerais la loi. Mais l'homme que je suis serait triste. J'y verrais un renoncement à deux siècles de culture.

Avez-vous l'impression de vous exposer en évoquant ainsi votre passion ?
Écoutez, je vais aux arènes, je ne me cache pas, j'en parle, on ne m'a jamais rien reproché, je n'ai jamais assisté à des polémiques. Ça va peut-être susciter des critiques mais je me suis dit : c'est ma passion, je peux en parler. Après, je suis préfet, je ne fais pas de propagande, je comprends que l'on soit contre et je respecte les arguments de ceux qui le sont. Mais cette passion, c'est ma personnalité, ça relève du domaine de l'intime. J'assume.

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